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Niuzy Cinema – Rithy Panh, Un cineaste humaniste !

 

Pour cette première interview de 2019, nous avons choisi de rencontrer un réalisateur hors pair, Rithy Panh, qui, a l’occasion de la sortie en DVD de ses films “La France est notre patrie” et “L’exil” sorti le 20 Novembre, est revenu sur son histoire, marquée par les horreurs perpétuées par les Khmers Rouges.

À l’heure des 40 ans de la libération du Cambodge, et à travers son expérience personnelle, Rithy Panh se confie sur son pays natal et sur l’importance du cinéma pour prolonger le travail de mémoire.

 

Les Khmers Rouges ont exécuté plus d’un million de Cambodgiens, soit environ 22% de la population en 1975. Cela veut dire des millions d’histoires à raconter, Allez-vous continuer à faire des films sur ce sujet ?

Je ne pense pas comme cela, je fais un film si j’y vois une nécessité.

On apprend aussi à vivre après un génocide. On essaye de se reconstruire et en même temps, il y a cette histoire qui est en nous que l’on doit gérer. Je parle si c’est nécessaire.

 

Que ressentez vous quand vous vous replongez dans les archives, personnelles ou historiques ?

Cela dépend du contexte. Chaque image est impliquée dans un contexte qui lui est propre. J’essaye d’abord de déchiffrer l’image, de ressentir ce que l’on ne voit pas. Une image peut être violente, mais dans quel terme ? Il faut se demander comment apprivoiser ces images présentes. Évidemment, il y en a qui vous secouent, qui vous rappellent votre propre souvenir. Si on va les chercher, c’est aussi pour y trouver une explication, car la lecture des images explique ce que j’ai vécu, ce que j’ai ressenti.  C’est une interprétation parallèle avec ma propre mémoire. Bien sûr, le sujet est plutôt douloureux.

 

 

On a l’impression que les mémoires de ce génocide ne sont pas totalement refermées à cause d’anciens Khmer Rouges qui ont mis du temps avant de comparaître au tribunal.

En novembre, le cas numéro 2 a été jugé. Ces procès dans le cadre d’un génocide sont toujours compliqués parce que c’est une atrocité tellement énorme. Ce n’est pas un crime crapuleux dans la rue, c’est un crime qui atteint l’identité des gens. Un génocide ce n’est pas seulement tuer, c’est détruire la culture même d’une nation.

Il n’y a pas que la justice qui doit prendre en charge les conséquences d’un génocide. Il y a un travail à faire sur la mémoire, l’écriture, le cinéma et l’éducation par les images.

 

Par apport à tous vos films, quels retours avez-vous eu des Khmers ?

Avant, quand on sortait de la période des Khmers Rouges, le sujet était encore tabou. Maintenant, les enfants ont entre 20 et 30 ans et veulent savoir ce qui s’est passé, car ils connaissent l’histoire de leur pays, mais jusqu’à présent, c’était encore difficile d’en parler en famille. L’art peut agir comme vecteur de communication pour aborder ce passé douloureux.

Les espaces de création, comme les films, les peintures ou les livres ont toujours été importants dans le processus de la construction du souvenir.

Il y a maintenant de plus en plus de Cambodgiens qui regardent mes films.

Par ailleurs, ces films marchent aussi bien ailleurs. En Amérique Latine par exemple ou même dans des états totalitaires, ou les gens comprennent le message que je souhaite faire passer.

Au final, c’est l’humanité entière qui est représentée. Que cela se passe au Cambodge, au Chili ou dans n’importe quel pays du monde… c’est pareil.

Plus un film est intime, plus il parle dans la mémoire des gens, plus il devient universel.

 

Est-ce une nécessité pour vous d’ajouter la ligne “Les images peuvent être manipulées” dans votre film “La France est notre patrie” ?

Oui, absolument. Toute image peut être manipulée et par conséquent toute image a une portée à la propagande. Les leçons de montage ou de décryptage des images sont nécessaires.

Ce genre de film tient à être préservé, car il ne dicte pas aux spectateurs ce qu’il faut penser. Il y a des films qui expliquent par A et B ce qu’il faut voir ou entendre sans poser de question. Le but d’un film est aussi de laisser le temps a celui qui regarde de faire son propre cheminement et sa propre réflexion. Il faut laisser le public réfléchir avec nous.

 

Quels sont les livres ou les films que vous avez lus lors du tournage de “L’Exil” et “La France est notre patrie” ?

Pour l’Exil, j’ai beaucoup lu, Robespierre et Saint Juste.

Bien sûr, j’ai cherché des auteurs qui m’ont aidé a des moments importants dans ma vie.

Un poème peut résonner en nous pendant longtemps lorsqu’on fait un film.

Il faut la distance nécessaire pour affronter les images et je retourne aussi vers ces auteurs-là quand j’en éprouve le besoin.

Les poèmes de résistants m’ont aidé, comme ceux de René Char, qui est un résistant à la brutalité lui-même.

 

Pour l’exil, avez-vous été inspiré par des réalisateurs de documentaire ?

Oui, Chris Marker. Non pas par ses films, mais par sa façon de faire ses films. Il exprime pour moi une liberté totale, c’est le sentiment que l’on ressent quand on étudie ses films.

Il donne par là, une très belle leçon de cinéma : être libre.

Après bien sûr, ses pratiques de cinéma et la réflexion qu’il y met sont très profondes.

Comme Alain Resnais, ce dynamisme, cette légèreté .. Ce sont des gens qui n’ont pas d’âges.

 

Un documentaire que vous avez aimé en 2018 ?

“Le livre d’images” de Godard. C’est sûrement un des plus beaux documentaires de cette année. Il n’y en a pas beaucoup.

C’est une vraie réflexion, et Godard est évidemment un cinéaste très complet avec un incroyable travail de montage.

 

Dans “L’exil” on entend l’internationale. Quand vous êtes venu en France après avoir fuis le Cambodge, avez-vous fréquenté des partis politique ?

Ce n’est pas parce que j’ai connu la période des Khmers Rouge que je me suis tourné vers le socialisme ou dans des camps de gauche.

Les gens qui veulent toujours me taper sur la tête avec les Khmers Rouges, ce sont les communistes.

On peut être très gentil maintenant aussi et très totalitaire demain.

Regardez le discours politique d’aujourd’hui qui a l’air docile, mais il n’est pas cool du tout en réalité. Moi, je vais là où il y a le plus de devoirs, de respect et de liberté de l’individu.

Une société qui ne s’occupe plus des plus faible, ce n’est plus une société. Il faut redonner de la valeur à la productivité et à la population.

On est encore dans un système de caste, mais démocratique, la générosité n’est pas inné

Ce n’est pas parce que certains gens vivent bien qu’ils vont donner leur pain à d’autres qui n’ont rien à manger.

 

Dans le film, vous affirmez que “la dictature est un renoncement forcé de l’activité politique.”

Pensez-vous que comme dans la Grèce antique, la solution pour faire vivre la démocratie est d’instaurer une activité politique citoyenne ?

Oui. Les citoyens doivent comprendre que c’est la solution.

On éduque les gens sur la peur, sur la haine des autres, sans leur expliquer ce qui fonctionnait dans la démocratie grecque.

Nous n’expliquons plus la philosophie aujourd’hui, alors qu’elle nous enseigne des valeurs nécessaires.

Personne ne né assassin. On vous endoctrine et on vous apprend à tuer. C’est tout un contexte économique, social et culturel tellement compliqué que certains individus tournent mal.

Il faut être vigilant, écouter, être solidaire les uns avec les autres.

Les comportements de colères restent et il n’y a plus de repères.

Quand la première puissance économique part à la dérive, les autres suivent.

 

Dans L’exil, vous affirmez que “ les rêves sont les derniers espaces de désirs” Est ce que c’est ce que vous avez ressentis quand vous étiez au Cambodge avant les années 80?

Oui, comme il y avait du sang partout, nous n’arrivions pas à dormir. Il nous restait donc les rêves. J’ai eu de la chance de recevoir une bonne éducation et de pouvoir entreprendre un travail d’interprétation des rêves. Beaucoup de personnes n’ont pas eu cette possibilité.

C’est important de s’écouter, de prendre le temps de lire par exemple.

Avant on racontait des contes, maintenant, on donne aux enfants des iPad.

Il y a une responsabilité de l’éducation des parents.

Socialement, qu’est-ce qu’on nous propose ? Une culture de supermarché.

La culture est évacuée et la seule réponse est le capitalisme. Alors que c’est un moyen extraordinaire de lutter contre les extrêmes, les totalitaires.

 

Pourquoi défendre un cinéma qui travaille essentiellement sur la mémoire ?

Je respecte les loisirs, mais je dis simplement qu’il faut aménager une place pour d’autres choix.

Les gens qui vont à la bibliothèque le lundi, ne sont pas les gens qui sont en activité.

Ce sont les étudiants qui cherchent ou les retraites, et la, je parle de l’éducation dans un sens plus large.

Les enfants doivent être initiés à l’art. On ne va pas au musée quand on a 18 ans par hasard sans y être allé plus jeune.

La culture ne change pas le monde, ce n’est pas vrai. Elle donne la faculté aux gens de changer et de lutter.

Si on enlève toute l’histoire, si le cinéma ne fait plus son travail, peut être même les loisirs, il n’y a plus de démocratie.

 

© N.B Spread Pictures

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