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Niuzy Cinema – “En Mille Morceaux”  : rencontre avec la réalisatrice Véronique Mériadec

 

En Mille Morceaux

 

À l’occasion de la sortie du film “En Mille Morceaux” de Véronique Mériadec, nous avons recueilli les propos de la réalisatrice sur cette histoire si particulière entre le criminel Eric Gaubert, interprétée par Serge Riaboukine et la mère du jeune garçon assassiné joué par Clémentine Célarié.

 

  • À quel moment ce fut pour vous une évidence de raconter la rencontre d’une mère avec le meurtrier de son fils ?

J’ai vu le documentaire “Le tueur de la rivière verte” qui revient sur l’histoire du serial killer Gary Ridgway, coupable du meurtre de plus de 70 femmes près de Seattle.

Lors du procès, les familles avaient la possibilité de s’exprimer en face de lui.

La plupart des proches des victimes l’insultaient pour son geste, jusqu’à ce que la mère d’une des filles assassinée lui a dit “Je vous pardonne.”

Le criminel qui n’avait, jusqu’à présent pas bougé s’est effondré en sanglot.

C’est dur à imaginer mais à partir de là je me suis dit “Comment une mère peut accorder le pardon au meurtrier de sa fille.”

J’avais envie de raconter une histoire contre-nature. “Qui sont ces gens qui sont capables d’autant de résilience ?”

 

  • Pourquoi ce choix du huis-clos ?

À partir du moment où deux personnes se rencontrent sur un enjeu aussi crucial, j’ai voulu exacerber leur relation et concentrer l’histoire sur les sentiments entre les deux protagonistes.

On sait qu’il y a une vie autour d’eux, on entend les bruits extérieurs dans la rue, les enfants qui jouent, mais à aucun moment, je n’ai pensé à ajouter d’autres personnages. Cet enjeu mérite une attention particulière sur les deux personnages et la relation qui s’établit entre eux.

 

 

 

 

  • Comment avez-vous convaincu Serge Riaboukine et Clémentine Célarié d’accepter les rôles?

Pendant la lecture du scénario, Serge disait à chaque page “je ne peux pas” “je ne peux pas.”

Clémentine, elle a dit oui rapidement.

Je lui ai envoyé un sms “J’ai un projet impossible.” On s’est rappelé à minuit.

Elle m’a dit, “Impossible, c’est pour moi.”

C’est vrai que le scénario n’est pas facile pour les acteurs.

 

  • Comment s’est passé votre collaboration pour l’écriture du script avec Gérald Massé, auteur et journaliste spécialisé sur les mécanismes de violence ?

Gérald Massé a écrit sur les affaires criminelles. Il s’intéresse à la question “Qu’est ce qui peut déclencher l’acte meurtrier.”

En tant qu’êtres humains, nous avons tous eu, un jour, l’idée de tuer quelqu’un, mais très peu de personne passent à l’acte.

Nous nous sommes demandé “Pourquoi et quel sont ceux qui passent à l’acte ?”

C’est un questionnement psychologique nécessaire afin de comprendre une telle situation.

J’avais aussi besoin de repères sur la justice, car le personnage du tueur Eric Gaubert parle beaucoup des conditions carcérales auxquelles il a été confronté et il fallait que ses paroles reflètent la réalité.

 

  • De quelle manière avez-vous travaillé sur la mise en scène, la lumière et la chorégraphie des personnages pour installer une telle atmosphère dans ce film ?

Le choix de tourner dans cette miroiterie est fort. Le miroir, dans le film est la métaphore à peine cachée de la société.

Les couleurs qui évoluent sont le reflet de l’âme humaine et du temps passé.

J’avais dit au chef opérateur que je voulais travailler sur les couleurs, surtout dans un huis clos, car c’est aussi grâce à l’atmosphère que les protagonistes changent.

Ce sont leurs vies à tous les deux qui défilent sous nos yeux.

En tant que réalisatrice je pense qu’il n’y a pas de vérité dans les émotions.

Je suis restée à l’écoute des acteurs. Quand j’avais écrit “la mère pleure et se met en colère” Clémentine m’a dit “non, là elle est calme et elle veut en savoir plus.”

Je me devais de rester à l’écoute de mes acteurs pour que cela soit juste. Certains dialogues ont été réécrits pour qu’ils collent mieux à leurs émotions.

Nous avons tourné le film dans l’ordre chronologique. C’était important pour la cohérence en particulier pour un huis clos de deux personnages.

 

 

 

 

 

  • Comment était l’ambiance sur le plateau ?

Sans grands moyens, nous avons tourné le film dans un hangar en hiver sans chauffage, il faisait 3 degrés.

Serge a beaucoup blagué. Il racontait beaucoup de conneries une fois la caméra coupée comme un besoin de revenir à une autre réalité. On avait besoin de cela sur le plateau, car tourner en hivers, dans le froid, enfermés dans un atelier n’était pas facile. Nous n’avions pas trop l’occasion de respirer.

Nous avons aussi pleuré parfois derrière nos combos.

Le soir après le tournage, Serge Riaboukine composait de la musique. Il avait sa tablette et il créait ses morceaux qu’il nous faisait écouter.

L’ambiance se devait d’être plus légère lorsque la caméra ne tournait pas.

 

  • Avez-vous discuté avec des parents dans le même cas que la mère  ?

Lors d’une avant-première, une femme dans le public était concernée.

Elle avait vu la bande-annonce sur Allociné et s’est dit “Je dois aller voir ce film qui raconte mon histoire.”

Elle est venue nous voir après la projection pour nous raconter son histoire. La rencontre entre cette mère et Clémentine Célarié était extrêmement émouvante. Elles ont pleuré dans les bras l’une de l’autre.

On ne s’attendait pas à ce qu’une spectatrice ait vécu la même histoire. La rencontre était intense et triste. Elle nous a dit “vous avez mis des mots sur ce que je ne pouvais pas dire” Ses paroles ont légitimé notre approche du film car c’est cette justesse que j’ai voulu donner à mes personnages.

 

  • Quels ont été les autres retours des spectateurs ?

Nous avons très peu de salles dans Paris ( 3 actuellement ). Par contre en Province, il se passe quelque chose d’exceptionnel. Les gens viennent nous parler après le film.

Un directeur d’une salle de cinéma m’a dit qu’il avait pensé au film toute la journée.

Au final, nous sommes tous concernés par la délinquance.

Comment doit-on agir lorsque nous y sommes confrontés ? Les spectateurs sont venus nous dire “Voilà ce que j’aurais fait a la place de Nicole Parmentier, la mère du jeune garçon assassiné.”

On ne peut pas savoir finalement si cela ne nous arrive pas.

 

  • Le thème de la vengeance est souvent abordé au cinéma. Celui du pardon et de la résilience moins. Pourquoi, selon vous ?

Si on fait un film sur la vengeance, c’est normal, car on considère que les parents qui se trouvent dans la même situation veulent se venger et c’est légitime. Moi-même, je ne suis pas sûre d’être capable de cette résilience.

Il y a un vrai tabou autour de la thématique du pardon alors que la vengeance est vu comme la seule option acceptable dans ces cas là.

Malgré elle, Nicole Parmentier, la mère dans le film créé elle-même le concept de la justice restauratrice afin d’avancer. Elle n’est plus dans un esprit de vengeance, mais dans le pardon.

La justice restauratrice n’est pas très appliquée en France bien qu’elle existe depuis août 2014.

(*La justice restauratrice a été introduite en France dans la loi Taubira du 15 août 2014)

En revanche, elle est utilisée au Canada et en Angleterre ou les récidives ont baissées de 30% par la suite.

Nous sommes dans un système qui ne fonctionne pas, mais nous ne sommes pas prêts pour passer à autre chose.

 

Cela a donc été plus difficile de faire un film sur la résilience que sur la vengeance ? Pourtant, au bout de 25 ans, cela permet à la mère de tourner la page.

Oui, elle peut repartir.

5 ans ont été nécessaires pour monter ce film, sans aucune aide.

Ce que je veux raconter avec ce film, c’est une mère qui souffre, mais qui a décidé d’une alternative pour sa vengeance.

 

N.B © Spread Pictures

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