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Niuzy Cinema – ” Mario ” : Interview de Marcel Gisler

Le football sous un nouvel angle

L’homosexualité dans le monde du football est encore taboue. Preuve en est, puisque le film “Mario” qui dépeint l’histoire d’amour de deux jeunes footballeurs en phase de professionnalisation, a été déprogrammé de la sélection du festival de Cannes dans la catégorie Cannes Junior.

Afin d’en savoir plus sur ce thème peu exploité au cinéma, nous avons rencontré le réalisateur Marcel Gisler.

 

– L’homosexualité est un thème récurrent dans vos scénarios. Pourquoi ?

C’est une question drôle parce que j’ai écrit d’autres histoires, mais curieusement, j’ai toujours trouvé des financements avec celles qui traitaient d’homosexualité. Du coup, je me suis retrouvé un peu enfermé dans une boîte. Naturellement, j’ai un attrait pour ce genre d’histoire en tant que réalisateur gay.

 

– Pensez-vous qu’il y a un manque de communication sur ce qui reste un tabou dans le foot ?

Oui tout à fait. Il n’y a pas beaucoup de films sur ce sujet. Un des co-auteurs m’a proposé ce thème et j’ai été immédiatement persuadé que ce film devait existait.

L’homosexualité, dans le foot est présente dans les médias depuis des années en réalité.

Je pensais qu’il y aurait d’autres auteurs qui s’intéressent à ce sujet.

Quand on a commencé l’écriture, on voulait raconter toute l’histoire en Allemagne. On a cherché un producteur, mais celui que l’on voulait avait déjà deux projets en développement,  il a donc refusé.

Nous avons choisi la Suisse et avons tourné la dernière partie du film à Hambourg.

Cela a pris six ans pour trouver les financements et donner enfin vie, à ce film.

 

– Entre 2010 et 2012, Mario Basler a tenu ces propos “Il n’y a pas de Gays dans le foot.”

Pensez-vous que le monde du foot a évolué ?

Oui. En Allemagne, un ancien joueur, Thomas Hitzlsperger a révélé son homosexualité. C’est la preuve que Monsieur Basler à tort.

Lors des premières rencontres avec des managers, j’ai souvent entendu cette affirmation.

D’après eux, les gays n’auraient pas les épaules pour supporter la pression.

Je crois que Mario Basler était vraiment honnête quand il a fait cette déclaration. Cela relève plus de l’ignorance.

Et en effet, la pression pour un joueur professionnel est énorme.

Pour un joueur gay, il y a la pression normale plus ce jeu de cache-cache permanent, qui peut s’apparenter à de la pression psychologique.

 

– Quand leur homosexualité a été découverte, les dirigeants du club ont eu un discours d’ouverture, mais pensent que les fans n’accepteront pas.

Pensez-vous que les managers sont réellement tolérants face à cette réalité ?

Nous sommes à un moment de l’histoire ou l’homophobie doit se cacher. Notre société n’accepte plus cette forme de racisme. Ce qui est aussi un peu hypocrite, car la direction du club va se positionner en faveur de la diversité sexuelle, mais en même temps le stéréotype lié à la masculinité est largement répandu, comme l’a bien dit Mario Busler.

Il était vraiment en colère et vexé que l’on puisse penser qu’il y a des homos dans le football.

Beaucoup de gens pensent encore que le football n’est que pour les “vrais hommes” et qu’un homo ne pourrait jamais jouer au foot.

L’association de l’homosexualité avec la faiblesse est encore courante dans le milieu du foot.

Dans le jargon du foot, pd signifie…lâche.

 

– Votre personnage s’appelle Mario à cause de Mario Basler ?

Non pas du tout, je suis juste paresseux avec les noms et j’ai repris le nom d’un de mes personnages dans mon dernier film car ça collait bien.

 

– Vous avez écrit et réalisé le film, pourquoi est-ce important pour vous d’avoir les deux casquettes ?

J’ai écrit avec un co-auteur et à la fin, on fait une version de réalisation.

J’aime écrire avec d’autres scénaristes. On m’a proposé beaucoup d’autres scénarios, mais j’ai toujours dit non. Il faut que je trouve quelque chose de personnel dans les histoires sinon je ne suis pas capable de les diriger.

 

– Écrire pour d’autres n’est pas dans vos plans ?

Non. Je n’ai jamais fait cela. Pendant l’écriture, on réalise déjà le film intellectuellement.

J’imagine déjà comment je dirige les acteurs donc c’est important pour moi de réaliser ce que j’écris.

Peut-être qu’un jour, on va me proposer un scénario qui va me convaincre et que j’aurais envie d’adapter sur le grand écran.

 

– Comment s’est passé le casting des deux acteurs principaux ?

L’une des conditions pour passer l’audition était d’avoir déjà joué dans un club.

Ce qui était le cas d’Aaron Altaras et Max Hubacher.

Sans maîtrise de la balle, impossible d’interpréter des rôles de jeunes professionnels.

Ils ont bien sur été coachés pour les mouvements sur le terrain par un entraîneur. Personnellement,  je ne suis pas un grand connaisseur de foot.

 

– Vous avez étudié la philosophie, comment cela vous influence en tant que réalisateur ?

J’ai tenté deux fois ma chance dans des écoles de cinéma à Berlin et Munich, mais ils m’ont refusé.

Ensuite, je n’étais pas sur, si je pouvais commencer une carrière de réalisateur comme autodidacte alors je me suis orienté vers la philosophie et l’ethnologie comme un deuxième choix.

En même temps, j’ai travaillé avec des amis, on a fait des petites vidéos, on a écrit, et à 25 ans, j’avais fini mon premier film avec de l’argent prêté par des proches.

 

– Que pensez-vous de la déprogrammation du film ?

Au départ en sélection au Cannes Junior, il a été déprogrammé dans cette sélection.

J’ai vu la lettre d’invitation et je ne sais pas qui a décidé de déprogrammer le film.

J’ai été invité pour trois séances puis à la fin, je n’ai été invité qu’à une seule en spéciale dans le cadre de Cannes Junior.

Est ce que c’est légitime de déprogrammer le film, c’est la question.

En Suisse, il est à partir de dix ans et en France il est tout public alors je me demande pourquoi il y a une certaine censure.

 

– Être gay dans le monde du foot, dernier tabou ?

Il y a quand même beaucoup de milieux dans notre société qui ne rencontrent plus de discrimination au regard de la sexualité et tant mieux.

C’est plutôt lié à l’argent. Le football est un produit qui doit être vendu dans des pays qui sont moins tolérants comme en Russie où le Qatar où l’homosexualité est persécutée par la loi.

On voit les priorités de la FIFA : C’est le business pas les droits de l’homme.

J’ai parlé avec l’ancien président du club San-Pauli, Corny Littmann.

Il est ouvertement gay et cela se savait même à l’époque où il présidait le club.

Lui-même a dit dans une interview qu’il ne recommanderait à aucun joueur gay de révéler son homosexualité, car il détruirait sa valeur de marché.

 

– Donc c’est vraiment dans l’intérêt des joueurs ?

Pendant ma recherche en 2014, j’ai entendu parler de quatre joueurs de première ligue en Allemagne qui font recours à un faux couple avec des femmes pour leur présence publique.

Dans le film, beaucoup de gens sont malheureux à cause de cette situation.

C’est tout un système. Même la mère, qui est très forte ne voudrait pas détruire la carrière de son fils. Dans le film, elle est plus courageuse que le père.

Malheureusement le système est plus fort, même pour les caractères les plus braves.

 

– À la fin, le système gagne du coup ?

Oui. Tout le monde est mal à l’aise, mais personne ne dit rien.

 

– Que pensez-vous de la citation du président du Football d’Allemagne ?

Wolgans Nierbach “Tout joueur homosexuel peut demander du support si besoin”

Une pétition a été signée il y a cinq ans contre l’homophobie et en faveur de la diversité sexuelle. C’était plus un signe tourné vers l’extérieur.

Je crois vraiment que ces gens sont honnêtes dans leur démarche, juste peut être un peu naïf.

L’engagement commence à l’extérieur du club en montrant la bonne volonté, mais il faut vraiment faire bouger les choses de manière interne. Éduquer les entraîneurs, qui pour l’instant ne sont pas formés. Ils doivent être aptes à parler avec leurs joueurs de ce sujet.

Par exemple, s’il y a une fête pour Noël, on invite les joueurs et leurs compagnes. Ils ne reçoivent pas de carton d’invitation avec écrit “amener votre partenaire” mais “amener votre femme”.

C’est par des petits détails que l’on voit comment les mentalités évoluent.

Il n’y a pas cette conscience encore.

 

– Avez-vous eu, de la part des jeunes acteurs des conversations à propos de l’homosexualité ?

Je les ai observés et pendant les scènes d’amour, ils étaient un peu gênés parfois. Mais ils savaient dans quel film, ils jouaient.

J’ai senti qu’ils devenaient plus tolérants et plus légers pendant le tournage sur ce sujet.

Les joueurs ne connaissaient pas tout le scénario, ils ne connaissaient que leurs scènes.

Ils demandaient timidement aux acteurs “Devez-vous vous embrassez vraiment ?”

Ils étaient pour la plupart très jeunes, naïfs, mais très honnêtes aussi.

Bien sûr pour eux, c’était un événement de se voir sur un écran.

À part Aaron Altaras et Max Hubacher, les autres sont des acteurs amateurs.

 

– Dans votre idée Mario, le personnage principal continu sa carrière ?

Dans mon idée, il devient un grand champion qui sera le premier à dire, dans cinq ans pendant une conférence de presse. “Oui, j’ai marqué trois buts, je suis très fier et d’ailleurs je suis gay depuis toujours. Juste pour dire ca. Merci.”

” Mario ” de Marcel Gisler
Cannes Film Festival 2018

N.B © Spread Pictures

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